« Considérez encore qu’aujourd’hui vous êtes regardés par le plus grand nombre des Grecs comme des modèles de vertu. Or, si vous nous condamnez contre toute justice, — cette cause aura du retentissement, car votre renommée est grande et la nôtre n’est pas tout à fait nulle,— prenez-y garde, on ne vous verra pas sans horreur porter contre des braves, vous plus braves encore, une sentence indigne, ni suspendre dans les temples nationaux les dépouilles des bienfaiteurs de la Grèce C’était l’usage, après les grandes spoliations publiques, de les légitimer en quelque sorte en consacrant aux dieux la dîme du butin. . Il paraîtra révoltant que Platée soit détruite par les Lacédémoniens ; que vos pères l’aient inscrite sur le trépied de Delphes à cause de son courage Voyez liv. I, ch. cxxxii, note 2- , et que vous l’effaciez de la Grèce en considération des Thébains. Voilà donc le degré d’infortune auquel nous sommes réduits! Si les Mèdes eussent triomphé, notre ruine était consommée; et aujourd’hui nous sommes supplantés dans votre vieille amitié par les Thébains ; nous nous sommes vus aux prises avec les deux dangers les plus terribles : risquant naguère de mourir de faim si nous ne livrions pas notre ville, et maintenant d’étre condamnés à mort. Ces mêmes Platéens qui montrèrent pour les Grecs un dévouement sans bornes, sont repoussés de partout, délaissés, sans secours. De nos alliés d'alors nui ne vient à notre aide ; et vous, Lacédémoniens, notre unique espérance, nous craignons que vous ne nous donniez aucun appui. «Au nom des dieux qui reçurent nos serments, au nom du patriotisme dont nous fîmes preuve, nous vous conjurons de vous laisser fléchir et de rompre les engagements que les Thébains ont pu vous arracher. Demandez-leur qu’en retour de nos services ils vous permettent d’épargner des hommes qu’il serait indigne d’immoler. Au lieu d’une reconnaissance honteuse, assurez-vous une reconnaissance honorable; et, par une lâche condescendance, n’attirez pas sur vous le déshonneur. Un instant suffit pour détruire nos corps ; mais ce sera pour vous une tache indélébile; car vous frapperez en nous, non pas des ennemis, ce qui serait juste, mais des amis que la nécessité seule a forcés de vous combattre. En nous faisant grâce de la vie, vous remplirez un devoir sacré. Rappelez-vous que notre reddition a été volontaire ; que nous vous avons tendu les mains ; — or, la loi des Grecs défend de tuer des suppliants ; — qu’enfin nous avons été de tout temps vos bienfaiteurs. « Tournez les yeux sur les tombeaux de vos ancêtres, immolés par les Mèdes et inhumés dans notre territoire. Chaque année notre ville leur offrait des vêtements d’honneur et d’autres sacrifices d'usage L’oblation de vêtements qu’on brûlait sur les sépulcres est une coutume des temps héroïques, dont l’exemple ici indiqué est une sorte de réminiscence. Plutarque (Aristide, xxi) donne le détail des cérémonies funèbres qu’accomplissaient les Platéens dans la fête des Êleuthéries. . Nous leur présentions les prémices de tontes nos récoltes, comme des amis au nom d’une terre amie, comme des alliés à de vieux compagnons d’armes. Par une sentence inique, vous ferez précisément l’inverse. Songez-y bien : quand Pausanias leur donna la sépulture, il crut les confier à une terre amie et à des amis ; et vous, si vous nous tuez, si vous livrez aux Thébains le pays de Platée, que ferez-vous sinon de priver vos pères et vos parents de l'honneur dont ils jouissent et de les abandonner aux mains de leurs meurtriers? Cette terre où les Grecs furent affranchis, la ferez-vous esclave ? ces temples des dieux qu’ils invoquèrent pour triompher des Mèdes, les rendrez-vous déserts et les dépouillerez-vous des sacrifices institués par leurs fondateurs Après la victoire de Platée, les Grecs instituèrent une fête perpétuelle en l’honneur de Jupiter protecteur de la liberté. Cette file s’appelait Ἐλευθέρια. ? « Lacédémoniens, une telle conduite serait indigne de votre gloire, contraire au droit des Grecs, injurieuse pour vos ancêtres. Ce serait immoler des bienfaiteurs pour une inimitié étrangère et sans motif légitime. Épargnez-nous plutôt, et que vos cœurs s’ouvrent à une sage commisération. Songez à l'atrocité du sort qui nous menace, songez au caractère des victimes et à l’instabilité de la fortune, qui frappe souvent ceux qui le méritent le moins. « Quant à nous, comme le devoir et la nécessité nous y obligent, invoquant à grands cris les dieux que tous les Grecs adorent et les serments que vos ancêtres ont prêtés, nous nous réfugions auprès des sépulcres de vos pères ; nous implorons ceux qui ne sont plus ; nous vous conjurons, au nom de notre amitié, de ne pas nous livrer aux Thébains, nos ennemis mortels. Nous vous rappelons cette journée dont pour nous l’éclat fut si beau, tandis que celle-ci nous menace du sort le plus déplorable. « Enfin pour terminer, chose à la fois nécessaire et pénible pour nous, dont le trépas suivra peut-être la conclusion de ce discours, nous vous disons : Ce n’est pas aux Thébains que nous avons remis notre ville, — nous eussions préféré la plus horrible des morts, celle de la faim, — mais c’est à vous que nous sommes venus avec confiance. Si donc nous ne pouvons rien gagner sur vous, il serait juste de nous replacer dans notre ancienne position et de nous laisser le choix du danger. Lacédémoniens, nous vous en conjurons, nous citoyens de Platée, si dévoués aux Grecs et aujourd’hui vos suppliants ; n'allez pas, au mépris de la foi jurée, nous sacrifier aux Thébains, nos implacables ennemis. Soyez plutôt nos sauveurs ; et, an moment ou vous affranchissez les Grecs, ne devenez pas les instruments de notre ruine.» Lorsque les Platéens eurent fini de parler, les Thébains, craignant l’effet produit sur les Lacédémoniens par leur discours, se présentèrent et dirent qu’ils désiraient être entendus, puisque, contrairement à leur avis, on avait permis aux Platéens d’alion-ger outre mesure leur réponse à la question proposée. On j consentit, et ils s'exprimèrent en ces termes : « Nous n'aurions pas demandé la parole, si les Platéens s’étaient contentés de répondre brièvement à la question, en s’abstenant de nous mettre en cause et de présenter en leur faveur une apologie superflue, avec force louanges sur des faits que nul ne songe à leur reprocher. Ceci nous oblige à une défense et à une réplique, afin qu'ils ne tirent avantage ni de notre démérite ni de leur gloire, et que vous ne portiez un jugement qu’après avoir entendu la vérité sur les deux parties. « L'origine de nos démêlés avec eux remonte à l’époque où, après nous être rendus maîtres de la Béotie, nous constituâmes Platée et avec elle d’autres villes dont nous avions expulsé la population mélangée Il ne faut pas prendre au pied de la lettre cette manière d’expliquer les origines béotiennes. Platée n’avait été ni fondée ni constituée par les Thébains; mais l’assertion s’applique à la •contrée située le long de l’Asopos jusqu’à l’Euripe, contrée qui était primitivement habitée par des,Hyantes, des Thraces et des Pélasges. Voyez Strabon, liv. IX, p. 277. . Alors, en dépit de la règle admise primitivement, ils déclinèrent notre suprématie et, seuls des Béotiens, foulèrent aux pieds les lois du pays. Puis, lorsque nous voulûmes les contraindre, ils s’unirent aux Athéniens et, conjointement avec eux, nous firent bien des maux, qu'à notre tour nous leur rendîmes.