« Considérez encore quelle énorme faute vous commettriez en suivant l’avis de Cléon. Pour le moment, dans toutes les villes, le peuple a de la sympathie pour vous ; il ne se joint pas aux soulèvements des aristocrates, ou, s’il y est contraint, il ne tarde pas à se tourner contre ceux qui l’y ont poussé ; en sorte que vous avez un auxiliaire dans la population des villes que vous allez combattre. Mais si vous frappez le peuple de Mytilène, qui n’a point trempé dans la rébellion, et qui n’a pas plus tôt eu des armes qu’il s’est empressé de vous ouvrir les portes, d’abord vous commettrez une injustice en immolant des bienfaiteurs, ensuite vous donnerez beau jeu aux aristocrates. Sitôt qu’ils voudront insurger un État, ils auront le peuple pour eux, parce que vous aurez montré que la même punition attend les innocents comme les coupables. Et quand le peuple serait coupable, encore faudrait-il fermer les yeux, afin de ne pas nous aliéner le seul allié qui nous reste. Enfin je crois qu’il est beaucoup plus avantageux pour le maintien de notre empire d'endurer patiemment une offense que de frapper, avec toute la rigueur du droit, des hommes que nous devons épargner. Cléon a beau dire, il est impossible que, dans ce châtiment, l'intérêt se rencontre avec la justice. «.Reconnaissez donc la supériorité de mon avis; et, sans trop accorder à la. pitié ni à l’indulgence, — contre lesquelles je serais le premier à vous prémunir, — écoutez uniquement la voix de la raison. Jugez de sang-froid ceux des Mytiléniens que Pachès a envoyés comme coupables, et laissez les autres daus leurs foyers. C’est pour l’avenir le parti le plus sage, et c’est celui qui dans le présent effrayera le plus nos ennemis. Contre des adversaires, la prudence est une arme plus sûre que la force aveugle. » Ainsi parla Diodotos. Les Athéniens, après avoir entendu ces deux opinions contradictoires, demeurèrent indécis, et les voix se partagèrent presque à égalité. Néanmoins l’avis de Diodotos prévalut. On expédia donc en toute hâte une nouvelle trirème, de peur que l’autre, qui avait un jour et une nuit d’avance, n’arrivât la première, et que les Mytiléniens ne fussent égorgés. Les députés de Mytilène approvisionnèrent le bâtiment de vin et de farine ; ils promirent à l’équipage une forte récompense s’il arrivait k temps. Aussi les matelots firent-ils une telle diligence que, tout en ramant, ils mangeaient de la farine délayée dans du vin et de l’huile Cuite en forme de gâteaux ou de beignets. Le mets appelé μάζα, et très-goûté des Grecs, se composait de farine pétrie dans de l’eau et de l’huile. , se relevant alternativement pour ramer et pour dormir. Par bonheur, aucun vent ne contraria leur marche. D’ailleurs le premier vaisseau, porteur d’un message de deuil, ne s’était guère pressé, tandis que l’autre faisait force de rames. Le premier ne devança donc le second que du temps nécessaire à Pachès pour lire le décret et se mettre en devoir de l’exécuter ; l’arrivée du second l’arrêta. A cela tint que Mytilène fût détruite. Quant aux Mytiléniens que Pachès avait envoyés comme auteurs de la révolte, les Athéniens, d’après l’avis de Gléon, les mirent à mort. Ils étaient un peu plus de mille. Mytilène fut démantelée et livra ses vaisseaux. Pour l’avenir, les Lesbiens ne furent frappés d’aucun tribut; mais tout leur territoire, celui de Méthymne excepté, fut partagé en trois mille lots, dont trois cents furent réservés aux dieux et le reste distribué par la voie du sort à des colons tirés d’Athènes. Les Lesbiens continuèrent à cultiver leurs terres, mais ils durent payer une redevance annuelle de deux mines par lot La mine valait cent drachmes ou quatre-vingt-dix francs. Cette redevance était au profit des colons athéniens. Par ce partage de leurs terres, les Lesbiens perdaient leur droit de propriété et devenaient les fermiers de leurs propres domaines. Leur état se trouvait donc de beaucoup pire que celui des sujets tributaires d’Athènes. Il se peut que la perspective de ce partage entrât pour quelque chose dans l’excès de rigueur déployé envers Lesbos par les Athéniens. . Les Athéniens s’emparèrent aussi de toutes les places que Mytilène possédait sur le continent, et les soumirent à leur domination. Tels furent les événements de Lesbos. Le même été, après la réduction de Lesbos, les Athéniens, commandés par Nicias fils de Nicératos, firent une expédition contre Minoa, île située en face de Mégare. Les Mégariens y avaient bâti une tour et en avaient fait une place forte. Nicias voulait que les Athéniens se rendissent maîtres de ce point, plus rapproché du continent que Boudoron Château fort sur la pointe occidentale de l’Ue de Salamine. Les Athéniens y tenaient une station navale d’observation. Voyez liv. II, ch. xciv. et Salamine, et qu’ils y tinssent garnison. Par ce moyen, les Pélopo-nésiens ne pourraient plus expédier clandestinement, comme cela s’était vu Allusion à l’expédition racontée au livre II, ch. xcnr. , des trirèmes ou des bâtiments armés en course, et les arrivages maritimes à Mégare seraient interceptés. Nicias s’empara donc, par mer et avec des machines, de deux tours en saillie du côté de Niséa; et, après avoir rendu libre le passage entre l’île et le continent, il ferma par un mur l’en-droit par où il était possible, à l’aide d’un pont jeté sur les bas-fonds, de porter secours à l’île, peu distante de la terre ferme Il est difficile de se rendre compte de l’état des lieux. On regarde ordinairement comme Niséa la petite colline située près de la mer au-dessous de Mégare, et sur laquelle se voient les ruines d’une ancienne tour. Mais il n’y a aucune île assez rapprochée de ce point pour répondre à la description de Minoa. Les ingénieurs anglais qui ont dressé la carte marine de l’Archipel ont admis l’hypothèse que ladite colline, actuellemeilt partie de la terre-ferme, était jadis l’île de Minoa, et que Niséa devait être située vis-à-vis, dans la plaine. L’aspect des lieux ne confirme guère cette supposition. 11 serait sans exemple qu’une ville grecque aussi ancienne que Niséa eût été bâtie sur une côte absolument plane et à la merci des coureurs de mer. Reste à supposer que Minoa ait disparu dans les flots, à moins qu’on ne la cherche plus à ΓΕ. dans la presqu'île de Ticho, et que le ^ort de Mégare, au lieu d'être placé où on le met communément, ne tût sur la baie de Ticho. Du temps de Strabon (IX, p. 270) Minoa n’était plus une île, mais un promontoire. Cette dernière hypothèse présente aussi des objections. Niséa était à dix-huit stades de Mégare. Ticho serait trop éloigné. . Tout cela fut l’ouvrage de quelques jours. Nicias construisit un fort dans Minoa, y laissa garnison et repartit avec l’armée.