« Mainte fois j’ai reconnu qu’un État démocratique n’est pas fait pour commander à d’autres; mais rien ne le prouve mieux que votre revirement actuel au sujet des Mytiléniens. Accoutumés dans vos rapports journaliers à une confiance et une sécurité réciproques, vous avez les mêmes dispositions envers vos alliés; et, lorsque leurs discours ou la commisération vous out fait commettre quelque faute, vous ne songez pas que votre faiblesse entraîne pour vous un péril, sans vous attirer de leur part aucune reconnaissance. Vous oubliez que votre domination est une véritable tyrannie Le mot de tyrannie est pris ici dans le sens grec de souveraineté absolue, de domination monarchique, sans impliquer l’idée de despotisme ou d’abus d’autorité. , imposée à des hommes malintentionnés, qui n’obéissent qu’à contre-cœur, qui ne vous savent aucun gré des concessions, onéreuses pour vous, que vous leur faites ; mais qui se soumettent moins par déférence que par nécessité. « Le pire à mes yeux serait qu’il n’y eût rien de stable dans nos résolutions, et que nous ne comprissions pas que mieux vaut pour un État avoir des lois imparfaites, mais immuables, que des lois excellentes, mais dépourvues de sanction ; que l’ignorance modeste est préférable à l’habileté vaniteuse ; et qu’en général les États sont mieux gouvernés par les médiocrités que par les intelligences d’élite. En effet les uns veulent se montrer plus sages que les lois et, dans les assemblées, faire toujours prévaloir leurs opinions personnelles, parce que c’est l’arène la plus favorable à leurs talents, — et voilà surtout ce qui perd les républiques; —tandis que les autres, se défiant de leurs propres lumières, ne croient pas en savoir plus que les lois. Ils sont, il est vrai, moins aptes à critiquer les discours d’un harangueur habile ; mais, jugeant avec plus de modestie que d’émulation, ils évitent mieux les écueils. C’est là ce que nous devons faire, nous autres orateurs, au lieu de nous engager dans une lutte d’éloquence ou de génie, et de vous donner des conseils contraires à nos propres convictions. « Pour moi, je suis toujours le même. Je m’étonne qu’on ait remis en discussion l’affaire des Mytiléniens et provoqué des atermoiements qui sont tout en faveur des coupables. La colère de l’offensé contre l’offenseur va en s’amortissant; mais, quand la répression suit immédiatement l’outrage, la balance est égale et la vengeance complète. « Je serais curieux de savoir qui osera me contredire et soutenir que les.crimes des Mytiléniens nous sont utiles, ou nos revers préjudiciables à nos alliés. Évidemment, à grand renfort de sophismes, il s’évertuera pour établir que ce qui a été voté ne l’a pas été; ou, séduit par l’appât du gain, il essayera, par un discours captieux, de vous faire prendre le change. Par malheur, dans ces sortes de luttes, c’est à d’autres que la ville décerne les prix; pour elle, elle ne se réserve que les dangers. « La faute en est à vous, qui présidez mal aux débats ; à vous, qui vous posez en spectateurs des paroles et en auditeurs des actions. Vous jugez des éventualités futures d’après le dire des beaux parleurs. Pour les faits accomplis, vous en croyez moins vos yeux que vos oreilles, parce que vous êtes éblouis par le prestige de l’éloquence. Éternellement dupes de la nouveauté des discours, vous refusez de suivre une parole éprouvée. Esclaves de ce, qui est étrange, dédaigneux de ce qui est connu, vous aspirez tous au talent oratoire ; et, si vou§ ne pouvez y parvenir, vous prenez le contre-pied de ceux qui le possèdent, afin de n’ayoir pas l’air de vous mettre à la remorque d’une opinion, mais d’être les premiers à applaudir à une saillie. Prompts à courir au-devant des paroles, lents à prévoir les résultats ; cherchant je ne sais quel monde imaginaire, sans jamais vous inquiéter de la réalité ; en un mot, fascinés par le plaisir de Touïe, et plus semblables à des auditeurs de sophistes qu’à des citoyens délibérant sur les intérêts de l’État. « Je m’efforce de vous détourner de ces travers, en vous montrant que les Mytiléniens vous ont fait le plus sanglant outrage que jamais ville ait commis. Quant à moi, si quelques cités se révoltent par impatience de votre joug ou par l’effet d’une pression étrangère, je suis presque tenté de leur pardonner/ Mais pour des gens qui habitent une île, une place fortifiée, que nos ennemis peuvent attaquer seulement du côté de la mer, où même ils ont assez de vaisseaux pour se défendre; qui d’ailleurs se gouvernent par leurs propres lois et qui étaient traités par vous avec une distinction sans exemple, je demande si une pareille conduite ne constitue pas un complot, une insurrection plutôt qu’une défection, — car la défection suppose une oppression violente, — enfin une connivence avec nos plus cruels ennemis pour les aider à nous détruire. « Leur crime est bien plus grand que si, appuyés sur leurs propres forces, ils nous eussent fait une guerre déclarée. Rien ne leur a servi de leçon : ni le malheur des peuples qui, après s’être révoltés, sont retombés sous le joug ; ni la prospérité dont ils jouissaient, et qui aurait dû les retenir sur le bord de l’abîme. Pleins de confiance enl’avenir et d'un espoir au-dessus de leurs forces, quoique au-dessous de leurs prétentions, ils ont entrepris la guerre et préféré la violence à la justice. Dès qu’ils se sont crus les plus forts, ils nous ont assaillis sans avoir reçu d’injures. Combien d’États ne voit-on pas, brusquement parvenus à une prospérité inespérée, en concevoir de l’arrogance? Au contraire un bonheur qui n’a rien d’imprévu est moins dangereux que celui qu’on n’attendait pas. Il est plus aisé de repousser la mauvaise fortune que de se maintenir dans la bonne. « Il y a longtemps que nous aurions dû traiter les Mytiléniens comme les autres. C’eût été le moyen de les rendre moins orgueilleux; car il est naturel à l’homme de mépriser qui lé ménage et de respecter qui lui tient tête. Qu’ils reçoivent donc aujourd’hui la juste punition de leur conduite. « Et n’allez pas absoudre la multitude pour vous en prendre aux aristocrates seuls. Ils sont tous également coupables. Ils n’avaient qu’à recourir à vous, et ils seraient maintenant réintégrés dans leurs droits; mais ils ont préféré s’exposer avec les aristocrates et seconder leur insurrection. Songez-y bien : si vous infligez le même châtiment aux alliés qui se révoltent sous la pression des ennemis et à ceux dont la défection est spontanée, croyez-vous qu’il en soit un seul qui ne saisisse le plus léger prétexte pour s’insurger, quand il aura en perspective, s’il réussit, la liberté; s’il échoue, un sort supportable ? Nous au contraire, il nous faudra à chaque instant risquer nos biens et nos vies. Vainqueurs, nous ne trouverons qu’une ville ruinée, et nous perdrons à tout jamais les revenus qui alimentent nos forces ; vaincus, nous aurons de nouveaux ennemis ajoutés à ceux que nous avons déjà; et le temps qu’il eût fallu employer contre ceux-ci sera mis à combattre nos propres alliés. « Il ne faut donc pas les bercer de l’espérance que, moyennant des discours ou de l’argent, ils obtiendront le pardon d’une faute imputable à la nature humaine. Ce n’est pas malgré eux qu’ils ont failli; c’est sciemment qu’ils ont cherché à nous nuire. Or les fautes involontaires sont les seules qui méritent le pardon. » Quant à moi, je persiste à penser que vous ne devez pas revenir sur votre décision précédente, si vous voulez éviter les trois écueils les plus dangereux pour un empire, savoir la pitié, le charme des discours et l’indulgence. La pitié ne doit s’accorder qu’à charge de revanche, et nullement à ceux qui, insensibles aux ménagements, ne cesseront pas d’être nos ennemis mortels. Les orateurs dont les discours vous enchantent trouveront une arène dans d’autres occasions moins sérieuses que celle-ci, où la ville, pour un instant de plaisir, éprouvera un immense dommage, tandis qu’eux-mêmes seront payés de leur faconde à beaux deniers comptants. Enfin l’indulgence est due aux hommes qui vous sont et vous seront dévoués, mais non pas à ceux qui resteront toujours les mêmes, et qui n’en persévéreront pas moins dans leur hostilité, contre vous. « Je me résume en peu de mots. Si vous suivez mes conseils, vous agirez avec justice envers les Mytiléniens et avec utilité pour vous-mêmes. Dans le cas contraire, vous ne gagnerez point leur affection et vous aurez prononcé votre propre déchéance. En effet, si leur révolte a été légitime, votre empire ne saurait l’être; et si, tout îdjuste qu’il est, vous croyez à propos de le conserver, l'intérêt, sinon le droit, vous fait un devoir de les punir. Autrement il ne vous reste plus qu’à vous démettre et à faire acte d’héroïsme à.l’abri du danger 11 y a ici une ironie. Ce serait sans doute, poulies Athéniens, faire preuve de vertu que d’abdiquer volontairement l’empire qu’ils exercent sur leur alliés; mais Cléon, en parlant ainsi, n’ignore pas qu’ils sont fort éloignés d’une abnégation pareille . « Traitez-les donc comme ils vous eussent traités vous-mêmes. Echappés au danger, ne vous montrez pas moins sensibles à l’outrage que les provocateurs. Pensez à la manière dont ils n’auraient pas manqué d’en user envers vous, s’ils eussent 'remporté la victoire, surtout ayant eu les premiers torts. Lorsqu’on attaque saDs motif, on poursuit son adversaire à outrance, parce qu’il y aurait du danger à le laisser debout; car un ennemi gratuitement offensé est plus redoutable, s’il échappe, que celui envers qui les torts se balancent. « Ne vous trahissez donc pas vous-mêmes. Reportez-vous par la pensée à l’instant où vous étiez menacés. Songez qu’alors rien ne vous eût coûté pour les réduire. Rendez-leur la pareille, sans vous laisser apitoyer sur leur sort actuel et sans oublier le danger naguère suspendu sur vos têtes. Punissez-les comme ils le méritent; et par leur exemple, faites voir clairement aux alliés que toute défection aura la mort pour salaire. Une fois qu’ils en seront convaincus, vous aurez moins souvent à négliger vos ennemis pour combattre vos alliés.» Ainsi parla Cléon. Après lui Diodotos fils d’Eucratès, qui dans la précédente assemblée avait le plus vivement combattu le décret de mort porté contre les Mytiléniens, monta à la tribune et s’exprima en ces termes :