Il est impossible de dépeindre les ravages de ce fléau; il sévissait avec une violence irrésistible. Ce qui prouve qu’il différait de toutes les affections connues, c’est que les animaux carnassiers, oiseaux et quadrupèdes, n’approchaient point des cadavrés, quoiqu’il y en eût une foule sans sépulture, ou périssaient dès qu’ils y avaient touché. On s’en aperçut clairement à la disparition de ces animaux; on n’en voyait aucun autour des corps morte ni ailleurs. Cette circonstance était surtout frappante à l’égard des chiens, accoutumés à vivre en société avec l’homme. Tel était, pour laisser de côté les accidents exceptionnels et les variétés dépendant des individus, le caractère général de cette épidémie. Aussi longtemps qu’elle régna, aucune des maladies ordinaires ne se fît sentir, ou bien elles aboutissaient toutes à celle-ci. Les uns mouraient sans secours, le$ autres entourés de soins. On ne trouva, pour ainsi dire, pas un seul remède d’une efficacité reconnue ; ce qui avait fait du bien à l'un faisait du mal à l’autre. Aucune constitution, forte ou faible, ne mettait à l'abri du fléau ; il enlevait tout, quel que fût le traitement suivi. Bien n’était plus fâcheux que l’abattement de ceux qui se sentaient frappés. Au lieu de se roidir contre le mal, ils tombaient aussitôt dans le désespoir et dans une prostration complète. La contagion se propageait par les soins mutuels, et les hommes périssaient comme des troupeaux. C’est là ce qui fit le plus de victimes. Ceux qui,par crainte, voulaient se séquestrer, mouraient dans l’abandon ; plusieurs maisons se dépeuplèrent ainsi, faute de secours. Si au contraire on approchait des malades, on était soi-même atteint. Tel fut surtout le sort de ceux qui se piquaient de courage; ils avaient honte de s’épargner et allaient soigner leurs amis ; car les parents eux-mêmes, vaincus par l’excès du mal, avaient cessé d’être sensibles uux plaintes des mourants. Les plus compatissants pour les moribonds et pour les malades étaient ceux qui avaient échappé au trépas ; ils avaient connu la souffrance et ils se trouvaient désormais à couvert, les rechutes n’étant pas mortelles. Objets de l’envie des autres, ils étaient, pour le moment, remplis de joie, et nourrissaient pour l’avenir une vague espérance de ne succomber à aucune autre maladie. Ce qui aggrava encore le fléau, ce fut l’entassement des campagnards dans la ville. Les nouveaux venus eurent particulièrement à souffrir. Ne trouvant plus de maisons disponibles, ils se logeaient, au cœur de l’été, dans des huttes privées d’air; aussi mouraient-ils en foule. Les corps inanimés gisaient pêle-mêle. On voyait des infortunés se rouler dans les rues, autour de toutes les fontaines, à demi morts et consumés par la soif. Les lieux saints où l’on campait étaient jonchés de cadavres; oar les hommes, atterrés par l’immensité du mal, avaient perdu le respect des choses divines et sacrées. Toutes les coutumes observées jusqu’alors pour les inhumations furent violées; on enterrait comme on pouvait. Les objets nécessaires aux funérailles étant devenus rares dans quelques familles, il y eut des gens qui eurent recours à des moyens infâmes : les uns allaient déposer leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, et, devançant ceux qui les avaient dressés, ils j mettaient je feu; d’autres, pendant qu’un premier cadavre brûlait, jetaient le leur par-dessus et s’enfuyaient. Cette maladie donna dans la ville le signal d’un autre genre de désordres. Chacun se livra plus librement à des excès qu’il cachait naguère. A la vue de si brusques vicissitudes, de riches qui mouraient subitement, de pauvres subitement enrichis, on ne pensait qu’à jouir et à jouir vite ; la vie et la fortune paraissaient également précaires. Nul ne prenait la peine de poursuivre un but honorable ; car on ne savait si on vivrait assez pour y parvenir. Allier le plaisir et le profit, voilà ce qui devint beau et utile. On n’étaiç retenu ni par la crainte des dieux ni par celle des lois. Depuis qu’on voyait tant de monde périr indistinctement, on ne mettait plus aucune différence entre la piété et l’impiété ; d’ailleurs personne ne croyait prolonger ses jours jusqu’à la punition de ses crimes. Chacun redoutait bien davantage l’arrêt déjà prononcé contre lui et suspendu sur sa tête ; avant d’ètre atteint, on voulait goûter au moins de la volupté. Tels étaient les fléaux qui s’appesantissaient sur Athènes : au dedans la mortalité, au dehors la dévastation. Dans le malheur, selon l’usage, on se rappela une prédiction que les vieillards prétendaient avoir été chantée jadis : Viendra la guerre dorienne et la peste avec elle. A ce sujet, il s’éleva une contestation ; quelques-uns soutenaient que, dans ce vers, il y avait anciennement, non pas la peste y mais la famine En grec les deux mots signifiant peste et famine (λοιμος et λιμός) ne diffèrent que d’une voyelle, et, d’après la prononciation indigène, ont absolument le même son. . Cependant le premier de ces mots prévalut, comme de raison, à cause de la circonstance; les hommes mettaient leurs souvenirs en harmonie avec leurs maux. Mais que jamais il s’allume une nouvelle guerre dorienne, accompagnée de famine, l’on ne manquera pas, je pense, de préférer l’autre leçon. Les gens qui en avaient connaissance se rappelaient aussi l’oracle rendu aux Lacédémoniens par le dieu de Delphes, lorsque, interrogé par eux sur l’opportunité de la guerre, il avait répondu que, s’ils la faisaient à outrance, ils auraient la victoire et que lui-même les seconderait Voyez liv. I, ch. cxvni. On regardait communément la peste comme suscitée par Apollon, en tant que produite par l’excès de la chaleur atmosphérique.- . C’est ainsi qu’on cherchait à faire concorder l’oracle avec les événements. Au reste la maladie commença immédiatement après l’entrée des Péloponésiens en Attique ; elle n’attaqua pas le Péloponèse, au moins d’une manière sérieuse: mais elle désola principalement Athènes et les endroits de l' Attique les plus peuplés. Telles furent les particularités relatives à la peste.