Pendant l’intervalle, ils envoyèrent à Athènes des députés porteurs de leurs griefs, afin d’avoir un bon prétexte de guerre, si l’on refusait d’y faire droit. Dans une première ambassade, les Lacédémoniens demandèrent aux Athéniens d’expier le sacrilège commis envers la déesse ; voici en quoi il consistait. Il y avait jadis à Athènes un homme appelé Cylon, vainqueur aux jeux Olympiques La tentative de Cylon pour s’emparer de la tyrannie d’Athènes eut lieu en 612 av. J.C., cinquante-deux ans avant l’époque où Pisistrate exécuta le même projet. On n’est pas d’accord sût l’olympiade où Cylon avait été vainqueur. ; il était d’une famille ancienne, noble et puissante, et il avait épousé la fille de Théagénès, tyran de Mégare. Un jour que ce Cylon consultait l’oracle de Delphes, le dieu lui répondit de s’emparer de l’acropole d’Athènes pendant la plus grande fête de Jupiter. En conséquence Cylon emprunta des soldats à Théagénès, s’assura du concours de ses amis ; et, quand vinrent les fêtes Olympiques du Péloponèse, il se saisit de l’acropole dans le but d’usurper la tyrannie. Il pensa que c’était la plus grande fête de Jupiter, et qu’elle le concernait lui-même, en sa qualité de vainqueur à Olympie. Était-ce en Attique ou ailleurs qu’avait lieu la grande fête dont parlait l’oracle, c’est ce qui ne vint point à l’esprit de Cylon et ce que le dieu n’avait point indiqué. Or il existe à Athènes une fête de Jupiter Milichios, surnommée la grande ; elle se célèbre hors de la ville, et le peuple entier y fait des sacrifices où plusieurs, en place de victimes, présentent des offrandes en usage dans le pays D’après le scholiaste, les pauvres offraient des gâteaux de farine qui avaient la forme d’animaux, tandis que les riches offraient des victimes proprement dites. . Cylon, croyant bien comprendre l'oracle, exécuta son dessein; mais les Athéniens n’en eurent pas plus tôt connaissance qu’ils accoururent en masse de la campagne, cernèrent l'acropole et en firent le siège. Comme il traînait en longueur, les Athéniens fatigués se retirèrent pour la plupart, en laissant aux neuf archontes le soin de le continuer, avec pouvoir (le prendre toutes les mesures qu’ils jugeraient convenables. En ce temps-là, c’étaient les archontes qui géraient la plus grande partie des affaires de PÉtat Depuis la constitution de Solon et les progrès de la démocratie à Athènes, les attributions des archontes furent successivement restreintes. A l’époque de la guerre du Péloponèse, ces magistrats n’avaient plus que des fonctions judiciaires, l’instruction des causes, la présidence des tribunaux et l’intendance des fêtes. Quant au crime cylonien, Hérodote (V, lxxi) l’attribue, non pas aux archontes, mais aux prytanes des naucrares, qui, selon lui, avaient alors l’autorité. Le passage de Thucydide pourrait être une rectification d’Hérodote (comme au chap. xx), quoique au fond les deux assertions ne soient pas contradictoires. . La troupe de Cylon, ainsi bloquée, avait beaucoup à souffrir du manque de vivres et d’eau Cylon s’esquiva avec son frère; les autres étant serrés de près, quelques-uns même mourant de faim t s’assirent en suppliants sur l’autel de l’acropole. Quand on les vit ainsi expirer dans le lieu sacré, ceux des Athéniens à qui la garde avait été commise, les relevèrent avec promesse de ne leur faire aucun mal; mais à peine furent-ils sortis qu’ils les tqèrent; chemin faisant, ils égorgèrent un certain nombre d’assiégés qui s’étaient assis au pied de l’autel des déesses vénérables Les Euménides ou Furies, dont le sanctuaire se trouvait situé au pied de l’acropole. . Aussi furent-ils réputés impies et entachés de sacrilège, eux et leurs descendants. Ces impies furent chassés une première fois par les Athéniens Lorsque, affligés par une maladie contagieuse, ils firent venir de Crète le devin Épiménide, qui ordonna la purification. d’Athènes, en 694 av. J. C. (Plutarque, Vie de Solon, xii.) , une seconde fois par le Lacédémonien Cléoménès, d’accord avec l’un des partis qui divisaient Athènes Avec le parti aristocratique ou la faction d’isagoras, à laquelle Cléoménès, roi de Lacédémone,' était venu prêter main-forte. (Hérodote, V, LXXII.) . On ne se contenta pas d’expulser les vivants ; on exhuma les ossements des morts pour les jeter hors des frontières. Cependant ces exilés rentrèrent plus tard à Athènes , et leur postérité s’y trouve encore aujourd’hui Il s’agit en particulier de la grande famille des Alcméonides, dont le chef Mégaclès se trouvait être premier archonte ou éponyme à l’époque du crime cylonien. . En réclamant cette expiation, les Lacédémoniens avaient l’air de venger la majesté des dieux ; mais ils n’ignoraient pas que Périclès, fils de Xanthippos, était impliqué dans ce sacrilège par sa mère Agariste, mèredePériclès, était nièce de l’Alc-méonide Mégaclès. ; et ils pensaient que, s’ils parvenaient à le faire bannir, ils trouveraient les Athéniens plus traitables. Cependant ils espéraient moins obtenir ce résultat que discréditer Périclès auprès de ses concitoyens, comme étant, par sa naissance, une des causes de la guerre. Périclès était alors l’homme le plus influent d’Athènes ; il dirigeait la république, et faisait une opposition constante aux Lacédémoniens, en empêchant qu’on ne leur cédât et en soufflant le feu de la guerre. Les Athéniens demandèrent en revanche l’expiation du sacrilège de Ténare. Il faut savoir que les Lacédémoniens avaient jadis fait lever de l’autel de Neptune, à Ténare, des Hi-lotes suppliants, et les avaient mis à mort. C’est à cette raison qu’ils attribuent le grand tremblement de terre de Sparte Comme étant l’effetde la vengeance de Neptune. Ce dieu était considéré comme l’auteur des tremblements de terre. . Les Athéniens leur demandèrent aussi d’expier le sacrilège commis envers la déesse à maison d’airain Minerve, protectrice de Sparte. Le surnom de χαλκοῖκος donné à cette divinité vient de ce que son temple avait des portes d’airain et un revêtement intérieur de plaques de ce métal. Ce temple était situé au sommet de l’acropole, c’est-à-dire de la plus haute des collines sur lesquelles Sparte était bâtie. . Je vais dire quelle avait été l’occasion de ce sacrilège. Quand le lacédémonien Pausanias, rappelé une première fois par les Spartiates du commandement qu’il avait dans PHellespont, eut été jugé par eux et absous, on ne lui confia plus de mission publique ; mais lui-même affréta une trirème d’Hermione; et, sans l’aveu des Lacédémoniens, il retourna dans l’Hellespont, prétextant la guerre de Grèce, mais au fond pour continuer les intrigues qu’il avait nouées avec le roi dans le but de s’établir une domination sur les Grecs. L’origine de toute cette affaire fut un service qu’il avait eu l’adresse de rendre au roi. Lorsque, dans sa première expédition, après sa retraite de Cypre, il eut pris sur les Mèdes la ville de Byzance, on trouva, parmi les prisonniers, quelques parents et alliés du roi. Pausanias les lui renvoya à l’insu des confédérés, en laissant croire qu’ils s’étaient évadés. En cela il agissait de connivence avec Gongylos d’Ërétrie, auquel il avait confié le gouvernement de Byzance et la garde des captifs. Il envoya même ce Gongylos auprès du roi, avec une lettre ainsi conçue, compae on le découvrit dans la suite : «Pausanias, général de Sparte, désirant t’être agréable, te renvoie ces hommes que sa lance a faits prisonniers. Mon intention est, si tu l’approuves, d’épouser ta fille et de réduire sous ton obéissance Sparte et le reste de la Grèce. Je crois être en mesure d’exécuter ce projet en me concertant avec toi. Si donc quelqu’une de mes propositions t’agrée, envoie vers la mer un homme de confiance, par l’entremise duquel nous communiquerons à l’avenir. » Tel était le contenu de ce message. Xerxès en fut ravi, et délégua vers la mer Artabaze, fils de Pharnacès, avec ordre de prendre le gouvernement de la satrapie Dascylitide Cette préfecture de l’empire des Perses tirait son nom de la ville de Dascylion, située sur la Propontide, à l’embouchure du Bhyndacos. Cette ville était la résidence du satrape de la province. , en remplacement de Mégabatès qui en était gouverneur. Il le chargea d’une lettre en réponse à celle de Pausanias. Artabaze devait au plus tôt la faire passer à Byzance en montrant le sceau royal ; et, si Pausanias lui adressait quelque demande relative à ses propres affaires, y satisfaire de son mieux et en toute fidélité. Dès son arrivée, Artabaze exécuta ces ordres et transmit la lettre dont voici la teneur : « Ainsi dit le roi Xerxès à Pausanias. La conservation des hommes pris à Byzance et que tu m’as renvoyés d’outre-mer est un bienfait qui demeure à jamais inscrit dans notre maison Les rois de Perse regardaient comme un devoir sacré de témoigner une reconnaissance royale pour les moindres services qu’ils avaient reçus. On tenait pour cet effet un registre officiel·, où étaient inscrits les bienfaiteurs du roi (en langue perse Orosang es, Hérodote, VIII, lxxxv). On voit dans l’histoire d’Esther que les rois se faisaient lire de temps en temps ce registre. . Je me plais aux paroles qui viennent de toi. Que ni la nuit ni le jour ne t’arrêtent dans l’accomplissement de tes promesses. Ne sois retenu ni par la dépense de l’or et de l’argent, ni par le nombre des troupes qui pourraient être necessaires; mais traite en toute assurance avec Artabaze, homme de bien que je t’envoie, de mes affaires et des tiennes, et règle-les de la façon la meilleure et la plus avantageuse à nous deux. » A la réception de cette lettre, Pausanias, déjà en grand renom parmi les Grecs à cause du commandement qu'il avait exercé à Platée, ne mit plus de bornes à son orgueil. Renonçant aux coutumes nationales, il sortit de Byzance en costume médique, et parcourut la Thrace avec une escorte de Mèdes et d’Égyptiens. Sa table était servie à la manière des Perses. Il n’avait plus la force de dissimuler ; mais, dans les choses de peu d’importance, il laissait entrevoir les grands desseins qu’il avait l’intention d’exécutçr dans la suite. Il se rendait inabordable, et affichait tant de hauteur et d’emportement que nul n’osait plus l’approcher. Ce ne fut pas un des moindres motifs qui déterminèrent les alliés à passer du côté des Athéniens.